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Le jour J arrivait et, de derrière mon écran où je me terrais, je me demandais parfois si C. avait entendu parler de tout cela. Si parmi les milliers de personnes qui avaient été exposées à l’histoire des « envois du métro », un de ses amis, un de ses collègues en faisait partie. Un ami ou un collègue qui lui en aurait parlé autour d’un verre ou d’un café, qui aurait commenté une des photos et qu’il l’aurait faite apparaître dans son télex Facebook en le questionnant l’espace d’un instant sur l’identité de ce mystérieux expéditeur. Je savais bien que les chances que ce fusse le cas soient infimes, mais tel était le genre de raisonnements qui dans mon lit me travaillait. Comme si j’avais fait tout cela pour que C. le voie, et ne m’oublie pas.

Le jour J était arrivé. Je m’étais levé plus tôt en ce jeudi 14 février 2013 : j’avais 16 colis à envoyer. Je pris quelques dernières photos devant La Poste et expédiais mes 16 volumineux colis via les sacs de postiers que l’on m’avait gentiment prêtés. Ces derniers jours, estimant que tout était plus ou moins joué, j’avais fini par lâcher le morceau à mes amis les plus proches. Tous hallucinaient. Moi, j’avais fini par m’habituer à ce quotidien de postier : j’attendais juste ce 14 février. J’avais hâte de savoir si la révélation de mon identité et de mes coordonnées sur les manuscrits pousserait le jour-même les éditeurs à m’appeler. Ou si, vicieusement, ils attendraient de faire lire à leur comité de lecture mon récit comme pour des milliers de manuscrits oubliés. En tous cas, j’étais certain qu’au moins un des éditeurs allait se manifester.

Les manuscrits était désormais envoyés. Je les imaginais sur d’obscurs tapis roulants de centres de tri postaux véhiculer. Je les imaginais depuis mon lieu de travail d’où j’avais encore plus de mal que les autres jours à travailler. Je n’en foutais pas une en attendant impatiemment de recevoir la première notification de réception de colis grâce à une application iPhone dédiée que j’avais tout spécialement installée. Mon smartphone vibra : « Grasset. Colissimo délivré. » Et ainsi de suite mon smartphone vibra toute la matinée, les colis pleuvaient. Je les imaginais, tous, les éditeurs, intrigués de découvrir mon identité. Je les imaginais, tous, à chaque fois que mon smartphone vibrait dans la matinée : 15 fois il vibra. 15 fois ? 1, 2, 3, 14, 15. Oui, bien 15 colis livrés ! Mais quel était donc celui qui à l’heure du déjeuner n’avait pas encore été livré ? Non ? Pas lui quand même ? Et bien si, le seul manuscrit qui n’avait pas été livré était celui destiné à mon Editeur préféré, au seul qui s’était manifesté durant ces dernières semaines : seul Flammarion n’avait pas reçu le manuscrit.

Sur la page Facebook de l’Editeur, « le public » s’impatientait : tout le monde y avait fini par comprendre que le dernier envoi arriverait le 14 février et que ce choix portait en lui une signification. « Rien pour le moment ;-(  » répondait laconiquement l’éditeur à ceux qui s’inquiétaient de l’absence du dernier envoi. Il était désormais près de 14h et Flammarion n’avait toujours rien reçu. Je pourrissais La Poste au téléphone, elle qui garantissait la réception des colis le lendemain avant 13h. J’étais catastrophé et avait de plus en plus de difficultés à le cacher à mes collègues devenus transparents pour moi.

Vers 15h passées, mon téléphone vibra. J’ouvris prestement l’application Colissimo et découvris le message suivant : « Votre colis a été retenu au centre de tri postal de Montfort-l’Amaury. » « Non ! », m’écriais-je dans l’open space. Tous mes collègues se tournèrent aussitôt vers moi. « J’ai une urgence personnelle, je dois absolument y aller ! », enchaînais-je avec conviction. Mes collègues ne trouvèrent rien à ajouter, me trouvant particulièrement affecté. Seul un timide « Bon courage » s’éleva. Du courage j’allais en avoir besoin vu la journée qui ne faisait que finalement commencer.

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Lors de mes précédentes opérations de RP digitales, j’utilisais un outil particulièrement efficace pour calculer leurs retombées médiatiques ; un outil qu’à l’exception de Nadine Morano et de Christine Boutin nous maîtrisons tous : les réseaux sociaux. Je commençais donc à scruter les comptes Twitter et Facebook ouverts des 16 éditeurs à qui j’adressais mes envois. Toutefois, et du fait peut-être de leur âge moyen, très peu des éditeurs concernés s’exprimaient à titre personnel sur la toile. A l’exception d’un. A l’exception d’un qui, non, serait-ce possible ? Moi ? Là ? Ca ? Un tweet sur ça ? #LeMystèreDuMétro C’était moi ça ! Une photo. Je cliquais. Non ? Ca ne pouvait être vrai : le Directeur Littéraire de Flammarion – la maison d’édition de Michel Houellebecq – avait photographié mes quatre premiers envois et en avait posté l’Instagram sur son compte Twitter avec le commentaire suivant : « Un pronostic pour l’enveloppe de demain ? »

Victoire ! Mes envois avaient fonctionné et un des Directeurs Littéraires d’une des plus grandes maisons d’édition françaises s’y intéressait. Je ne pouvais pas être plus heureux en ce 28 janvier. Et qui plus est, il postait les photos de mes envois tous les jours sur son profil Facebook ouvert à tous. Les likes et les commentaires abondaient : « C’est génial ! », « Jubilatoire ! », « C’est hyper excitant ! », « Très Sophie Calle » (j’étais particulièrement interpellé par ce commentaire vu que les installations de Sophie Calle avaient été une évidente source d’inspiration au moment de photographier mes envois). Les théories également y abondaient : « C’est un Serial Killer », « C’est une écriture de vieux. Méfie-toi ! », « C’est plutôt une femme je pense », « C’est un plan drague », « C’est la soeur de mon ex, je reconnais son écriture ! », « Coucou le psychopathe ! »… Tout le monde se prêtait au jeu, et moi, tapis dans l’onbre de mon écran d’ordinateur, j’étais des plus heureux.

Les jours passaient et les envois pleuvaient. Et bien qu’aucun autre Directeur Littéraire concerné ne s’était manifesté sur le Web à ce sujet, celui de Flammarion régulièrement ses photos continuait-il à poster. Quand je postais mes lettres, lui postait ses photos. Moi-même j’avais une folle envie de commenter ses photos, surtout en ce dixième jour où il publia l’envoi de la ligne 9 à la grande surprise de son public de « friends » qui lui demanda où était passée la ligne 8 : il ne l’avait pas reçue.

J’étais dégoûté. Mon entreprise entière s’était effondrée. Comment un envoi avait-il pu se perdre par La Poste ? Et si c’était le seul envoi concerné parmi les 256, pourquoi fallait-il que cela tombe sur le seul éditeur qui communiquait sur mes envois ? J’étais extrêmement déçu. De plus que l’envoi relatif à la ligne (une pièce de monnaie) perdait tout son sens sans celui de la ligne 8 (un carton de mendicité).

Les jours passaient et la fin de l’opération approchait. J’étais allé chez Copy-Top imprimer mes 16 manuscrits + 1 pour le garder en souvenir, et les rapportais du travail à chez moi en traversant tout Paris avec une énorme valise. Je me renseignais sur le meilleur moyen pour que les manuscrits arrivent bien a destination le 14 février. « Non pas le 13, ni le 15, mais vraiment le 14 », expliquais-je aux employés de La Poste hallucinés. « Mais c’est pas mieux si le destinataire les reçoit un jour avant ?

– Non, je veux qu’ils les reçoivent le 14 février précisément ! », m’égosillais-je. « D’accord, il faut prendre des Colissimo dans ce cas. C’est 25 € l’envoi. » Il y avait 16 colis, je vous laisse calculer le prix.

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Un tel secret gardé pour soi s’avérait forcément être d’une grande frustration les premiers jours. Et des tas de questions me taraudaient : et si les secrétaires des éditeurs venaient à jeter mes courriers à peine ouverts ? Non, au pire elles ne se débarrasseraient que des premiers et comprendraient rapidement qu’il y avait un intérêt à les garder ; qui plus est, elles étaient toutes scellées à l’arrière par un tampon du logo de la RATP fabriqué et commandé sur Internet pour l’occasion. Et si les courriers n’arrivaient pas dans le bon ordre ? Et si certaines enveloppes arrivaient par deux le même jour ? J’avais normalement tout méthodiquement calculé pour que le timing soit parfait.

Non, ma véritable hantise ne résidait qu’en un seul point : que personne ne prête attention à mes efforts.

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A la fin janvier, le moment était venu de poster les premières lettres consciencieusement numérotées. La terreur était palpable sur mes mains légèrement pétrifiées : je savais que mon approche serait jugée comme impertinente de la part de certains éditeurs, mais si parmi les 16 je ne pouvais en interpeller qu’un, alors j’aurais gagné.

Je photographiais les enveloppes juste avant de les glisser dans la boîte aux lettres, puis je les jetais par lot de 16 : je ne pouvais désormais plus faire marche arrière. Je répétais le geste le lendemain avec le deuxième envoi dans une boite aux lettres d’un autre quartier parisien – je ne tenais pas à révéler d’indices sur mon identité via les tampons sur les enveloppes. Je n’en étais pas  à enfiler des gants Mapa pour dissimuler mes empreintes digitales, mais presque. Mon entreprise se devait d’être secrète pour rencontrer le succès. La moindre fuite viendrait à ruiner le fruit de longs mois de travail, et même d’années si l’on venait à parler de l’écriture même du manuscrit. C’est pour cela qu’en dehors de moi-même personne n’était au courant de ce projet, pas même un ami, pas même un membre de ma famille : personne.

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De longues soirées étalées sur de longs mois furent nécessaires à cette préparation. Car, notamment 256 adresses manuscrites à écrire, cela prend du temps. Sans compter les timbres à lécher… Et il fallait se dépêcher, car je tenais absolument à ce que le seizième envoi soient reçus par les éditeurs le 14 février : 14 comme le nom de la dernière ligne, 14 février comme le jour sur lequel se déroule le récit, et 14 février 2013 comme le jour tant redouté.

Le timing se devait d’être parfait.

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Le concept fut rapidement trouvé : puisque mon récit tournait autour du thème du métro, il fallait également que l’opération se concentre sur ce sujet. Combien y avait-il de lignes de métro à Paris ? 16. (De 1 à 14, plus les déconsidérées 3 bis et 7 bis.) J’allais donc contacter 16 éditeurs. Sur 16 jours. Et tous les jours j’allais envoyer à ces 16 éditeurs un petit objet relatif au métro ou au récit. Ainsi pour le premier jour, j’allais simplement envoyer le numéro de la ligne 1 imprimé et découpé dans son cercle jaune avec un billet de métro non composté : pour un premier envoi anonyme ce serait une adéquate invitation au voyage. Pour le deuxième jour, le rond bleu de la ligne 2 accompagné d’un plan de métro. Et ainsi de suite avec le reste des lignes, tous les jours les ouvrés de la semaine, avec journaux gratuits du métro, timbres fabriqués pour l’occasion avec plan du métro parisien dessus, autocollants du lapin rose de la RATP, plumes de pigeons, ou bien encore prospectus de marabouts. Jusqu’à même faire de faux pass Navigo avec la photo et le nom de chaque éditeur pour le quinzième jour, car le seizième viendrait le manuscrit, le précieux manuscrit.

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Il traînait dans un tiroir de mon disque dur externe depuis plus d’un an, rejeté comme un enfant qu’on aurait préparé pendant des années à un concours et qu’on sortirait au moment jugé parfait. Je ne voyais plus comment le perfectionner, à moins de le déconstruire totalement. J’avais pourtant déjà déplacé et replacé toutes les virgules et les points-virgules qui le cimentaient : il était temps aux éditeurs de le montrer. Toutefois, si j’ai bien tiré une leçon de l’envoi de mon premier manuscrit lorsque j’avais 18 ans, c’est que son envoi à l’aveuglette, sans contact nominatif particulier est comme le jet d’une bouteille à la mer : peine perdue en temps, énergie, espoir et autres grandes aspirations qu’en chacun de nous on peut porter. À dix ou quinze manuscrits reçus chaque jour par un éditeur parisien, comment faire pour émerger de cet océan de manuscrits qui restent pendant de longs mois empilés plein de poussières dans une pièce obscure à double tour fermée ?

A cette époque je travaillais dans une petite agence Web dans laquelle je mettais entre autres en place des opérations de RP digitales. Certaines de ces opération reposaient sur des envois teasing à des blogueurs dits influents ou à des sites très fréquentés. J’appréciais beaucoup faire cela, cela stimulait mon imaginaire pour lequel j’étais en plus payé. Et surtout : je faisais cela bien. Plusieurs des projets que j’avais conçus s’étaient en effet retrouvés sur ces sites de « buzz » que nous adorons détester. J’étais donc plutôt doué pour ce que je faisais dans mon travail, et surtout : cela me passionnait. J’en arrivais donc vite à cette conclusion par une nuit le nez collé à l’oreiller : pourquoi ne pas rassembler mes deux passions dans un seul mouvement ? Pourquoi ne pas vendre mon manuscrit aux éditeurs sous la forme d’une opération de RP digitale ? J’en restais moi-même « bouche A » ; je me renseignais vite et découvris que personne n’avait jamais fait cela ici-bas. Je serais donc l’initiateur et mon manuscrit serait le premier sur la pile des manuscrits oubliés : les éditeurs seraient même impatients de le dévorer. J’aurais au moins eu une idée de génie si mon manuscrit n’était pas ainsi considéré.

Il ne manquait plus désormais qu’à trouver pour l’opération le format approprié.

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Le 14 février 2012,  je n’étais pas célibataire. Et comme cela était un événement en soi, je l’appréhendais énormément, d’autant plus que nous étions au tout début de notre relation avec C. : devions-nous fêter la Saint-Valentin ? « Nous improviserons. », avait tranché C. Improviser, c’était ce que nous avions jusqu’à présent fait. Cocktails et « Pied de Cochon » pour nocturne dîner, confessions de la part de C. qui ne nous avait jamais autant rapprochés : pour moi, le Parfait avait improvisé la plus parfaite des soirées.

Le 14 février 2013, j’allais être célibataire. Et cette date, je l’appréhendais encore plus que la précédente année. Comment s’extraire du temps qui passe, échapper aux dates redoutées qui avancent vers nous comme des missiles apprivoisés ? En tentant de contrer l’inexorable, de se rendre plus intelligent que ce qui ne l’est pas. J’allais donc transformer ce jour redouté en la plus belle journée qui soit, en une journée célébrée. Mais qu’est-ce qui pouvait me rendre aussi heureux que d’aimer et de me sentir aimé, qu’est-ce qui pouvait m’épanouir autant et au final moi aussi me célébrer ? La réponse vint comme une évidence : voir mon manuscrit publié.

2013 en chansons

À l’époque où j’écrivais sur feu Coquecigrue.net, je rédigeais chaque 31 décembre un billet sur les chansons de l’année. Ce n’était pas forcément un classement qualitatif, mais plutôt l’établissement d’une liste avec pour chaque mois le titre que j’avais le plus écouté ou auquel était rattaché un souvenir particulièrement marquant. Si j’ai cessé de publier ce classement pendant quelques années, je n’ai jamais cessé d’ajouter à la fin de chaque mois un nouveau morceau à ma playlist iTunes annuelle. Ainsi pour avril 2010, on retrouve « Paradise Circus » de Massive Attack, douceur amère associée au décès libérateur pour ma grand-mère. En 2011, c’est « Shake it out » de Florence and the Machine qui clôturait l’année avec un week-end à Londres qui se révéla être « darkest before the dawn ». En février 2012, ce fut « Silence » des Ting Tings pour ce mois durant lequel je n’avais pas besoin de musique tant ce que je vivais me suffisait. Oui, je n’ai jamais cessé de penser que la musique rythmait mes journées. Alors, sur quelles chansons mon année 2013 a-t-elle dansé ?

 

Janvier : « Skyfall », Adele.

 

Parce que les flocons de neige tombant du ciel n’ont jamais été aussi étincelants qu’avec Adele dans les oreilles. Et que j’avais besoin de me concentrer sur quelque chose de beau autour de moi alors que tout était laid, à l’intérieur, dans mon corps, au fond de moi.

Février : « Golden Baby », Cœur de Pirate.

 

Parce que j’avais moi aussi envie de chanter « Golden Baby, c’est est assez » au beau blond qui m’avait tellement détruit mais tellement reconstruit. Mais heureusement qu’il ne suffit pas d’écouter une chanson en boucle pour le vouloir et le pouvoir. Parce que grâce à mon Golden Baby j’avais connu un incroyable 14 février l’année précédente et que grâce à lui j’en provoquais un nouveau le 14 février 2013.

 

Mars : « Cyclo », Zazie.

 

Parce que mon boulot me rendait dingue et que mes illusions professionnelles s’effondraient en travaillant pour un escroc. Parce que traverser tous les jours Paris pour absolument n’avoir rien à faire de mes journées me rendait cyclothymique.

 

Avril : « Try », P!nk.

 

Parce qu’il fallait remonter en selle, faire avec ce que j’avais et continuer à essayer. Parce que si je ne faisais rien au travail alors j’allais en profiter pour faire plein d’autres choses,  partir au Canada, recoller les pots cassés avec lui, avec elle, travailler sur un nouveau roman qui ne serait pas cette fois rejeté, et toujours continuer à avancer. Car c’est également le 23 avril 2013 que mon pays a avancé en me permettant un jour de me marier.

 

Mai : « Motherboard », Daft Punk.

 

Parce que bordel ce classement 2013 sans les Daft Punk ça n’aurait pas été possible ! Et même si ce n’est pas ce titre qui a rythmé mon incroyable anniversaire fête foraine pour lequel j’ai déployé une incroyable énergie durant tout le mois (et pour lequel j’ai rempli une piscine de 1300 balles dans mon appartement !), c’est bien le titre des Daft Punk que j’ai le plus écouté cette année (et qui m’a bercé de nombreuses fois dans le métro…).

 

Juin : « Comment t’appelles-tu ce matin ? », Élodie Frégé.

 

Parce que ça sentait la fin des relations d’une heure, au mieux d’une nuit, seul ou à plusieurs, dans la solitude et l’ennui. Parce que le titre était léger et ensoleillé dans cet été qui ne commençait pas. Parce que c’est Elodie et que je suis fidèle à vie. Et surtout parce que c’est le 13 juin qu’un ami est tombé dans le coma devant moi, que cet épisode a réveillé le pire épisode de mes précédentes vies, et que je me demandais surtout si cet ami allait se réveiller en se souvenant des prénoms des siens… Mais dans la vie rien ne se répète, rien ne se répète, et cet ami est toujours parmi nous et se souvient de mon prénom.

 

Juillet : « Les espaces et les sentiments », Vanessa Paradis.

 

Parce que je ne travaillais plus, que mon ami était sauvé, que je pouvais m’occuper de moi, que l’été était enfin là, et que je voyageais moi aussi dans les espaces et les sentiments. Au son des violons, le soleil couchant. Aux percussions, l’immensité des océans. Voyager, « c’est retrouver toute son enfance ».

 

Août : « Drew », Goldfrapp.

 

Parce que je continuais à voyager – seul cette fois – et que j’avais besoin de voix douces en journée pour m’encourager à de longues heures marcher. Parce qu’Auschwitz c’est l’horreur mais c’est aussi la beauté : la beauté de la Grandeur qu’elle soit Tristesse, Horreur ou Eternité. Parce que c’est tout d’un coup, dans les rues de Varsovie, l’image dans le ciel de deux avions qui se sont croisés et que queĺqu’un pensait donc à moi : et qu’à cet instant-même, il pense encore à moi. Parce que c’est seul dans ce pays – dans lequel personne n’a compris pourquoi je m’y rendais, que je me suis mis à tout comprendre. Parce qu’il faut sortir de chez soi et de soi pour reprendre.

 

Septembre : « Wings », Birdy.

 

Parce que c’était un nouveau job, de nouvelles ailes. Parce qu’une nouvelle fois ce n’était pas fait pour moi, mais que déjà plus rapidement je m’en apercevais. Je prenais donc ce qui était à prendre (l’argent) et me suis mis à écrire comme un fou à côté. Parce que je comprenais plus vite, même si j’étais plus rapidement fatigué qu’avant. Parce que je n’ai pas dit mon dernier mot, parce que si dans la vie tout est à perdre tout est également à gagner ; et que ça, je ne l’aurais pas volé.

 

Octobre : « Work B**ch », Britney Spears.

 

Parce que c’est en résumé ce que j’ai fait : bosser, bosser, bosser, et peu le temps de faire autre chose tant la fatigue creusait. Parce que cette chanson n’est pas particulièrement bonne : un hymne taillé pour les cours de sport et l’abrutissement. Comme un peu cette période peu enrichissante de ma vie qui a eu au moins le mérite de confirmer mon refus de la médiocrité. Et parce qu’il fallait sûrement me rappeler ce qu’était que la médiocrité pour à l’avenir du premier coup d’œil la rejeter.

 

Novembre : « Unconditionnaly », Katy Perry.

 

Parce qu’au début je détestais cette chanson, parce qu’elle gueulait trop, que c’était une chanson pop d’amour (donc de la soupe), et – mon Dieu – parce que c’était Katy Perry ! Puis, heureusement, je me suis aperçu que je m’étais trompé ; comme on peut se tromper sur tout mais rapidement le remarquer. Et finalement, c’est bien la chanson que j’ai le plus écoutée cette l’année. Parce que malgré les tourments que cela provoque, je reste fier et heureux  de vouloir continuer à aimer, d’inconditionnellement aimer.

 

Décembre : « Libérée, délivrée », Anaïs Delva.

 

Parce qu’il m’a toujours été difficile de me décider sur la chanson qui allait clore l’année, car c’est bien sur celle de décembre que j’ai le moins de recul. J’ai hésité avec une autre à des kilomètres de l’univers féerique du conte de Disney : « Reflektor » d’Arcade Fire. Mais ce sont les paroles optimistes de « La Reine des Neiges » qui m’ont décidé. Comme une note pleine d’espoir pour la nouvelle année qui arrive, cette année pleine de défis : de nouveaux projets professionnels, de voyages au bout du monde, d’un nouveau roman à écrire au scénario presque-presque achevé… Je ne reviendrai plus sur 2013, « le passé est passé ». 2014, je t’accueille à bras ouverts : « Me voilà oui, je suis là. »

 

Il y a un an, je voulais un PowerPoint pourri à mon mariage

Il y a un an, je voulais un PowerPoint pourri à mon mariage.

Il y a un an, j’avais joyeusement décidé de prendre mes pinceaux et de ressortir ma gouache du collège pour peindre sur un vieux bout de carton un slogan qui me ferait passer à la télé. Je n’y avais pas beaucoup réfléchi, il m’était apparu comme une évidence dans mon salon la veille de la manifestation. Quelques jours après avoir écrit ce texte, je voulais simplement prendre ma revanche sur tous ces mariages pour lesquels j’avais été témoin et pour lesquels je m’étais efforcé à pondre les meilleures animations. Mais rapidement, en défilant avec ma famille et mes amis le 16 décembre 2012, je compris que ce slogan marquait les esprits. Des centaines de photographies, des centaines de tweets, des milliers de partages de photos me représentant sur Facebook : ma pancarte devenait un phénomène viral. 10 minutes à perdre prenait les devants, des journalistes me citaient dans leurs articles, Yann Barthès m’adorait, Slate m’interviewait : cela totalement me dépassait. Et sans compter dans l’intimité des amis avec lesquels je m’étais fâchés qui reprirent contact avec moi, des personnes qui n’avaient pas auparavant accepté mes demandes d’amitié Facebook soudainement les approuver, des hommes et des femmes dans le métro me reconnaître, des demandes en mariage d’imparfaits inconnus, et bien entendu mon Ex reprendre de mes nouvelles pour mon plus grand bonheur : oui, cette pancarte me chamboulait en cette fin d’année 2012.

Par la suite, j’ai reçu de nombreux messages bienveillants sur Facebook à son sujet. Le compliment qui revenait le plus souvent était « Merci de donner de la visibilité à ce combat. » Et même si je pensais à l’époque que mon action avait été purement involontaire, il est vrai avec le recul que cette pancarte a apporté de la visibilité à notre combat. J’avais secrètement voulu que ce slogan parle aux hétérosexuels qui ne se sentaient pas a priori concernés par le sujet ; cela au travers d’une anecdote humoristique qui particulièrement les interpelleraient. Et c’est pour cela que je pense que ce slogan a autant marqué les esprits : parce qu’il était ultra-codifié non pas pour les homosexuels, mais pour les hétérosexuels. C’était eux qu’il fallait convaincre de l’évidence de nos revendications. Il fallait convaincre les mecs qui boivent du whisky à 4h du mat’ à un mariage en montrant leurs aisselles trempées à leur partenaire de rock rallye sur « Sunday Bloddy Sunday ». Il fallait convaincre les auditeurs d’Ernst & Young qui checkent Facebook sur leur BlackBerry à 9h le lundi matin sur la ligne 1 direction La Défense. Les fans de Madonna et de Lady Gaga étaient acquis à notre cause ; ils ne m’intéressaient pas. Mon amie Lucie a également une théorie sur l’origine du succès de ma pancarte : elle estime que la référence sur le PowerPoint est un minimum geek pour expliquer la dispersion du slogan sur les réseaux sociaux. Pourquoi pas ; je ne sais pas. En tout cas, je n’ai jamais réellement cherché à comprendre pourquoi ce slogan avait connu un tel succès : les buzz ne se produisent qu’une fois et ne s’expliquent que très rarement.

Ce qui m’intéresse avec le recul sur cette histoire est qu’elle a inconsciemment donné le la à notre combat. Comme si dès le début, nous, militants du Mariage Pour Tous, nous avions voulu montrer à la France entière que nous étions des personnes comme tout le monde – pas des êtres « comme ne faisant pas partie de l’humanité » – et que nous allions mener ce combat dans l’humour et l’amour. Et, comme les mois qui suivirent le démontrèrent largement, nous avons bien fait de nous battre pacifiquement face à la haine des militants de la Manif Pour Tous. Les manifestations des 13 janvier et du 24 mars 2013 ne furent que des déferlements de haine et de violence. Et sans trop revenir sur ces événements qui ont fait honte à notre pays, j’ai une très forte pensée pour tous ces couples hétérosexuels pro-Mariage Pour Tous qui se sont disputés lors de dîners avec des amis pro-Manif Pour Tous de longue date, mais également et surtout pour Wilfried, Sylvain et leurs copains, pour les patrons du bar le Vice & Versa à Lille (là où j’ai eu mon premier rencard en 2003 !), ou bien encore pour ces dizaines d’adolescents qui se sont suicidés cette année sans que leur entourage ne comprennent pourquoi, alors que moi je sais intimement et subjectivement qu’ils l’ont fait car ils étaient homos et que leur famille militaient contre le Mariage Pour Tous ; c’est une conviction que jamais personne ne m’enlèvera. 2013 fut une année extrêmement compliquée pour tous les LGBT de France, une année où quelqu’un affirmait tous les jours dans les médias que nous ne valions pas autant qu’une personne hétérosexuelle, que nous étions des citoyens de seconde zone. Et même si Vincent et Bruno ont pu finir par se marier, nous ne devrons jamais oublier tous ceux qui sont tombés pour qu’ils puissent à la mairie s’embrasser. C’est que nous avons vécu une année que nous n’oublierons jamais. C’est que nous avons vécu une année qui nous espérons aura le même impact en France que 1967 aux Etats-Unis lorsque les mariages mixtes entre individus de couleurs différentes cessèrent d’être considérés comme anticonstitutionnels. Et si vous pensez que cette précédente phrase est exagérée, c’est que vous n’avez pas encore mesuré la portée de l’année écoulée. Car si l’on demandait aux Français de citer l’événement qui les a le plus marqués en 2013, la majorité répondrait « Les débats sur le Mariage Pour Tous » (avec le « Allô non mais allô quoi ! » de Nabilla bien entendu…).

Aujourd’hui, à l’aube de 2014, que nous reste-il encore à faire ? Beaucoup, cela va de soi. Vous pourrez insérer ici tous les combats que vous jugerez juste pour l’égalité des droits, car il y en a encore beaucoup : PMA, droits des transsexuels… On ne vous oublie pas. Et on n’oublie pas non plus les autres pays. On n’oublie pas les lois qui réprimandent les personnes homosexuelles en Russie ou en Inde. On n’oublie pas les jeunes gays pendus en Iran et les femmes arrêtées au Sénégal pour des « actes contre-nature ». On n’oublie pas les lesbiennes violées en Afrique du Sud pour être « guéries ». Nous n’oublions pas que le combat est loin d’être terminé. Nous n’oublions pas que le combat pour l’égalité ne fait que commencer.

Car, moi aussi, je veux un monde d’égalité des droits.

Moi aussi je veux un PowerPoint pourri à mon mariage