S’enfuir de son rencard sans même dire au revoir

Je suis une de ces personnes qui profite d’un moment d’absence pour s’enfuir de son rencard sans même dire au revoir.

Je discutais avec ce garçon sur un tchat. Il n’avait pas l’air exceptionnellement beau, mais il avait l’air intéressant, cultivé : il était libraire. Libraire, ça changeait ; nous pourrions parler de littérature. J’avais un ex qui m’avait proposé deux places pour le vernissage de l’exposition « Smecta » à la Gaieté Lyrique ; je n’y étais jamais allé : cela me semblait une bonne idée de lui proposer de m’y accompagner. Il faut savoir que j’abhorre les rencards convenus. Verres interminables, silences gênants et « C’est pas vrai, t’adores ça ? Moi aussi ! » me donnent la nausée. Je préfère les rendez-vous qui obéissent à leurs propres règles non définies à l’avance. Tout peut être déjà si scénarisé sur les tchats gays que, par pitié, laissez-moi au moins improviser dans la réalité. J’avais donc décidé que ce serait un vernissage pour ce garçon dont je ne me souviens même plus du nom.

C’était donc lui, ce petit garçon négligemment barbu avec un bonnet jusqu’au-dessous des sourcils. Dès qu’il s’est traîné vers moi en se regardant les pieds, puis qu’il a bondi à mon cou pour m’embrasser comme un petit enfant gêné de faire la bise à sa jolie cousine, j’ai su que c’était mort. Qui plus est lorsqu’il s’est mis à sourire en dévoilant d’affreux chicos – s’enlaidir lorsqu’on sourit est une des pires choses qui soient. Mais bon, malgré son physique à des « années-led » des photos précédemment reçues, et en fan de la première heure de « La Belle et la Bête » version Disney qui dit que la vraie beauté vient de l’intérieur (mais qui dit également « qu’il faut tuer la Bête » !), j’ai pris mon courage au moins à deux mains et deux pieds et lui ai dit : « Allez viens ! ».

C’était mal barré sur le chemin. Il continuait à manger ses godasses en marchant, mais surtout avançait beaucoup trop rapidement : il se trouvait à trois bons pas devant moi ! Pas évident de discuter avec ce timide maladif, avec ce cas compulsif. If… Mais que fait-il ? Non, ce n’est pas le moment de traverser, non. Putain, il traverse ce con ! J’arrive alors ! Mais traverser boulevard Sébastopol lorsque ce n’est pas votre tour, c’est ne pas arriver à franchir le boulevard en entier, et se retrouver sur la bande de terre plein qui délimite les taxis et les bus des autres véhicules. Traverser tout seul au mauvais moment c’est devoir se retrouver de nouveau l’un derrière l’autre au milieu des bagnoles : « Maintenant, c’est sûr que ça va être encore moins pratique pour se parler, hein ? », fulminais-je. Je relançai tout de même la discussion : « Donc tu es libraire… Tu travailles où ?

– À Gibert Joseph au rayon scolaire. »
Nous n’allions même pas pouvoir discuter de littérature. La soirée s’annonçait vraiment mal.

Arrivés à la Gaieté Lyrique, il se présenta au guichet les mains dans les poches et les yeux rivés au sol. Heureusement que ce fut moi qui parlai pour donner mon nom sur la liste. « Vous pouvez y aller. » Et là, il n’y alla pas, non : il fonça littéralement en direction de la salle tant et si bien que je le perdis immédiatement de vue ! J’allais visiter l’exposition tout seul dans mon coin car ce garçon était beaucoup trop timide pour pouvoir l’explorer à mes côtés. Et lorsqu’il m’arriva de le croiser au détour d’une œuvre et de lui demander poliment s’il appréciait l’exposition, il me répondait de manière concise : « Oui. » J’étais en train de vivre le pire rencard de ma vie. Heureusement que l’exposition n’était pas sans intérêt et que je pus surtout y croiser diverses connaissances : Florent, Julien, Nicolas, Fabien, Laurent ou encore Charles, tous vinrent se délecter de ma situation à mesure que je la leur comptais. « Non ? C’est le petit rabougri là ? Attends, je vais aller lui parler !
– Non, malheureux n’y va pas !! »

Nous buvions des verres de mauvais vin en tant que bons parasites des vernissages parisiens, lorsqu’au bout d’un moment, Charles et Laurent me proposèrent de continuer la soirée dans un bar. N’ayant plus de nouvelles de mon Prince Alarmant depuis au moins une bonne demi-heure, j’acceptais avec zizir. Quand soudain sur le chemin, je reçus un texto de ma grenouille inembrassable : « Où é tu?
– J’ai cru que tu étais parti, je suis donc parti dans un bar avec des amis. Je te souhaite une bonne continuation. »
Je ne pouvais pas être plus clair.
Sa surprenante réponse ne se fit pas attendre : « Gt à la bibliothèque, revient banane!!!! »
« Revient banane!!!! »… Il est vrai que nous avions été si proches pendant cette soirée que ce petit nom à mon égard était totalement approprié. Il m’offrit toutefois l’occasion de le gratiner d’un surnom. Ce garçon s’appellerait donc pour moi Banane pour l’éternité. Banane avec qui j’avais été un tantinet méchant, mais Banane qui l’avait un tantinet mérité.

Je suis une de ces personnes qui profite d’un moment d’absence pour s’enfuir de son rencard sans même dire au revoir. Mais avouez que vous seriez devenus une de ces personnes si vous aviez vécu la même histoire.

Cette race appelée Humanité

Je me demande bien pourquoi lorsque je commande un Coca en terrasse, le serveur s’empresse de me le servir avec une grande cuillère. Ne sait-il donc pas que j’appartiens à cette race de gens qui préfèrent se prendre le manche de la cuillère dans l’oeil en buvant plutôt que de la retirer ? Non pas par flemmardise, mais par… naïveté ?

Je me demande bien pourquoi lorsque je sors de la salle de bain trempée, je m’empresse de m’habiller et surtout d’enfiler une paire de chaussettes lainées. Ne sais-je donc pas que j’appartiens à cette race de gens qui se mouillent en un instant la plante de leurs chaussettes sèches sur le sol de la salle de bain inondée ? Non pas par fatigue, mais par… crédulité ?

Je me demande bien pourquoi lorsque je raconte mes tracas amoureux à mes amis, je devine leurs conseils à l’avance. Ne sais-je donc pas que j’appartiens à cette race de gens qui donnent de bons conseils à leurs amis mais qui sont incapables de se les appliquer ? Non pas par bêtise, mais par… humanité ?

Oui, j’appartiens à cette race communément appelé Humanité.

Là-haut, David

Il y a des textes qui tous les jours s’écrivent dans votre tête et qu’il faut un jour poser sur le papier : ce texte en fait partie.

J’ai connu Karen et David en Chine à Kunming. Je venais de rejoindre depuis une semaine Stéphanie qui effectuait son tour du monde. Nous avions déjà visité Hong Kong, l’horripilante Macao et la célèbre Canton dont nous avions découvert qu’elle ne proposait aucun riz particulier. Nous étions donc de passage à Kunming pour une seule nuit, préférant finalement remettre à un autre fois notre escapade dans la forêt de pierres au vu des nombreux accidents mortels qui jonchaient la route pour y accéder. Dans l’auberge de jeunesse dans laquelle nous séjournions, il était précisé qu’il était interdit de déféquer sous les douches : c’était une auberge luxueuse. C’est dans cette atmosphère propice à la rencontre et à la convivialité, sous un « Femme Like U » sorti de nulle part dans la salle de séjour, qu’apparut ce couple de sexagénaires britanniques. Elle, British jusqu’à la pointe de ses cheveux mi-longs grisonnants, dépliait l’emballage en plastique de son sandwich de pain de mie avec une attention toute particulière. Ce n’était pas parce qu’elle portait un bien peu seyant sweat Quechua qu’il fallait en perdre ses manières. Lui, la regardait en dissertant calmement, donnant des nouvelles d’amis obtenues par mail. Ce couple donnait l’impression d’être ensemble depuis toujours ; et pourtant ce n’était pas le cas. Stéphanie les aborda – j’ai cette timidité toute snob qui fait que je ne me vois pas spontanément sympathiser avec un couple de trente ans mon aîné. Ils s’appelaient donc Karen et David, étaient professeurs dans une bourgade britannique, et avaient décidé depuis deux ans de parcourir le monde comme deux étudiants. Tous les deux divorcés avec de grands enfants, ils avaient mis leur carrière par parenthèse afin de concrétiser leur rêve de jeunesse : voyager, s’envoler à deux, et s’émerveiller ensemble de chaque jour. Et c’est après que Karen nous montre sur son iPhone une judicieuse application pour décrypter les idéogrammes chinois que nous découvrîmes que nous planifions tous les quatre de nous rendre à Dali. Rendez-vous était donc donné le lendemain matin pour se rejoindre à l’arrêt de car. Un rendez-vous qui devait donner suite à plusieurs années de correspondances.

Car longtemps après sur Facebook nous nous remémorâmes les délicieux « dumplings » de Dali, les ruelles de la ville tout droit sorties de « Tigre et Dragon », les bouteilles d’un litre de bière à 65 centimes d’euros ou encore les blind tests autour de Florence and the Machine concoctés par l’hôte australien de notre ghesthouse. Des souvenirs qui ont presque aujourd’hui quatre ans et dont David ne peut plus désormais se remémorer. Car pour David qui faisait le tour du monde, le monde s’est arrêté de tourner.

« Will you come to Paris with David ? We are waiting for you with Stéphanie. 🙂 », n’avais-je cessé de répéter à Karen sur Facebook ces dernières années. « G., I have to tell you something… » David avait un cancer et ne pourrait plus parcourir le monde comme avant. Karen s’occupait de lui. Karen s’occupait à commenter les documentaires à la télévision avec lui, à y reconnaître les images des volcans indonésiens qu’ils avaient foulés, les routes sud-américaines en hautes montagnes qu’ils avaient inconsciemment empruntés, à parfois mordre dans un fruit du dragon en souvenir de l’Asie du Sud-Est. Oui, Karen prenait bien soin de lui. Mais elle ne restait pas toute seule à voir David de jours en jours dépérir, leurs enfants – dont la fille lesbienne mariée de Karen, celle qui faisait la fierté de sa mère et dont les photos de mariage avaient largement été commentées sur Facebook – l’aidaient autant que possible à accompagner son mari dans ce qui serait son dernier voyage : car jusqu’au bout il ne voyagerait pas en solitaire.

Le 14 octobre dernier, j’ai appris le décès de David par Facebook ; Karen lui avait tenu la main jusqu’à ses derniers instants. Mais qu’importent les belles images car la mort est dégueulasse et sépare ceux qui s’aiment. Car Karen et David s’aimaient comme j’ai rarement vu. Ils étaient devenus ce couple de petits vieux au tout début de « Là-haut » – sauf qu’à l’instar de Carl et Ellie, eux auront voyagé ensemble jusqu’aux chutes du Paradis. Karen et David étaient devenus couple de petits vieux qui me fera toute ma vie bien plus rêver que n’importe quel autre couple de beaux jeunes gens en bonne santé. Je crois en l’amour d’une vie, quoiqu’on me dise et bien que j’aie lu et vu « Raison et sentiments ». Je crois en l’amour d’une vie car je l’ai vu dans les regards inconditionnels que Karen et David se portaient. Je crois en l’amour d’une vie et qu’importent les voyages qui me mèneront à lui puisqu’à la fin je n’aurais pas voyagé seul.

Il y a des textes qui tous les jours s’écrivent dans votre tête et qu’il faut un jour poser sur le papier : ce texte en faisait partie.

Pas si difficile que ça

Ce qu’il faut, c’est poser la première phrase. La première phrase qui rouvre le chapitre, la première phrase qui remet en route la machine. C’est celle-là qui est la plus difficile à écrire. Car après des mois sans avoir écrit ici, on voudrait qu’elle soit parfaite, éclatante : triomphante. Mais la perfection comme le quotidien se doit d’être imparfaite, spontanée ; alors, il me faut juste m’y jeter, et vous inviter avec moi à plonger.
 
Les sujets viendront – ils sont toujours venus. Les sujets comme la cour se prosterneront et apporteront leurs offrandes d’anecdotes et de bons mots, de violons et de messages aussi parfois – même si les messages sont une plaie souvent car matière à interprétation. Alors je me limiterai autant que possible aux histoires ; oui, je me contenterai de raconter des histoires : tout le monde aime les histoires. Des histoires de ces derniers mois, des histoires de voyages, d’amitiés ou d’intimité : tout le monde aime les secrets.
 
Alors venez et revenez ici car le chapitre ne s’est pas refermé, j’ai encore tant d’histoires à vous conter, de secrets à vous révéler. Mais pour cela il fallait que je prenne le temps de poser la première phrase : ce n’était pas si difficile que ça vous conviendrez.

Ceux qui m’aiment prendront la Marche

Chers amis, tant de bonheurs à vos côtés ces dernières années, à monter de longs films de vos vies, à chorégraphier vos rires ou à simplement partager vos sourires amoureux : oui, j’ai été honoré d’être invité à vos mariages et espère encore l’être pour de longues années.

Toutefois, il faut que vous sachiez aujourd’hui quelque chose. Il faut que vous sachiez que lorsque vous faisiez tournoyer votre mère sur « Rock around the clock », que vous swinguiez avec Tonton sur « Just a gigolo », que vous entriez en couple dans la salle du dîner enjoués et heureux ou que vous aviez la larme aux yeux en redécouvrant la photo de la classe de Melle Montigny du CM2, secrètement je vous enviais. J’enviais cette possibilité que vous aviez de vivre au grand jour votre amour, d’affirmer devant votre famille et vos amis que vous aussi vous étiez « aimable », et que surtout il fallait organiser une putain de fête avec tous ceux qu’on aime pour fêter ça !

Alors, lorsqu’aujourd’hui nous parlons de la possibilité qui s’offre à moi de pouvoir me marier, j’aimerais que vous compreniez quelque chose. J’aimerais que vous compreniez qu’il est légitime que je réclame ce droit qui devrait déjà m’être dû, que je ne suis pas différent de vous et que mes aspirations sont aussi humbles et compliquées que les vôtres : aimer et être aimé en retour. Et puis j’aimerais, moi aussi, pouvoir vous gratifier du bonheur que vous m’avez offert jusqu’à présent – et continuez à m’offrir – en vous invitant un jour à mon mariage (mais peut-être pas mes 800 amis Facebook…). Nous parlons là d’égalité, non pas de celle qui voudrait que vous effectuiez un virement sur ma liste de mariage, mais déjà plus de celle qui voudrait que vous aussi vous vous cassiez le cul pendant des heures sur iMovie à bien faire coïncider la vidéo de l’open-bar du BDE Adrénalille sur la musique de Lady Gaga ! Mais nous parlons également et surtout de l’Egalité avec un grand E. Car vous souhaitez naturellement pour moi ce que je souhaite pour vous : votre bonheur. (Et si vous ne me le souhaitez pas, je vous emmerde avec un grand A !)

Alors, vous amis hétérosexuels qui souhaitez mon bonheur, qui souhaitez que je connaisse ces joies auxquelles vous avez droit et pas moi, joignez-vous à la marche de ce dimanche 16 décembre. Car finalement ce n’est pas plus compliqué que cela : si vous souhaitez mon bonheur, le 16 décembre venez marcher avec moi.

Le 16 décembre 2012, ceux qui m’aiment prendront la Marche.

 

I was right

Ambert, le 24 novembre 2012

C’est d’abord un terrain : la caresse de la plume sur le papier qui m’a manqué. Je n’en ai pas récemment senti le besoin, je me sens assez bien entouré en ce moment si je souhaite me confier. Puis c’est le désir de discuter de sujets qui pourraient sembler dans les échanges de tous les jours trop désordonnés. Passer du coq à l’âne à l’écrit apparaît comme plus rangé. C’est que je tiens à garder en moi ce bordel, ces raisonnements compliqués qui m’ont toujours caractérisé. Comme dirait mon amie Marion : « Je t’aime parce que tu es un peu bizarre, que tu dis au revoir aux maisons au moment de les quitter. »

Je voulais parler de « Homeland ». Il me semble que je n’ai jamais écrit sur une série télévisée, probablement car je considérais qu’aucune vaille la peine qu’on en débatte. Le texte qui suit sera donc peut-être parsemés de spoilers, de ces révélations scénaristiques qui gâchent le plaisir du spectateur. Vous n’avez donc plus que quelques lignes pour décider de continuer à le lire si vous n’avez pas regardé cette série mais que vous souhaitez néanmoins la visionner. Non ? Vous êtes toujours là ? Alors nous allons pouvoir commencer.

Claire Danes. Claire Danes, une actrice longtemps oubliée. Pourtant elle apparaît souvent dans ma collection de DVD. L’intégrale de « Angela, 15 ans », « Roméo et Juliette », « The Hours », des monuments dans leur genre qui m’ont souvent hanté. L’adolescente Angela était mal dans sa peau et amoureuse, la ravissante Juliette était naïve et amoureuse, la… Ah non, personne ne de souvient de Claire Danes dans « The hours », et ceux qui s’en souviennent n’ont pas été marqué par son rôle (qui montre pourtant que l’on peut être élevé par un couple du même sexe et être parfaitement équilibré). Passons. Claire Danes donc l’amoureuse, de Jordan Catalano ou de Roméo Di Caprio : Claire Danes est un cœur d’artichaut. Elle regarde les hommes qu’elle aime comme personne, d’un regard si exclusif et ouvert que plus aucun regard qu’il soit bleu ou vert du plus célèbre top-model vivant ou de l’acteur français beauf-modèle séduisant ne peut rivaliser : Claire Danes a le regard immense de celle qui aime et ne craint jamais d’aimer.
Claire Danes pleure beaucoup. Claire Danes pleure tellement et sans retendue que si à l’époque le gif et les Tumblr avaient existé, nous aurions passé des heures à nous moquer de son gémissement de phoque lorsqu’elle découvre son Rital décédé. Le pleur final de Juliette aurait pu se convertir en la mort de Marion Cotillard en 1997. Mais Claire Danes pleure comme personne car elle ne craint pas non plus de pleurer.

       

 

Ne pas craindre d’aimer, ne pas craindre de pleurer, est-il là le vrai courage de Carrie Mathison dans « Homeland » ? Est-ce pour cela que ce personnage me touche à un point là où aucun autre personnage de séries m’a effleuré ? Est-ce également pour cela que bien qu’elle effraye Brody elle l’attire comme aucune autre femme ne l’a attiré ? Qu’il se sent étrangement bien avec elle car son courage d’aimer de tout pourra le protéger ? Son courage d’aimer est-il tel que nous nous concentrions finalement assez peu sur son courage à l’encontre des terroristes et des vilains pas beaux que l’on veut du doigt nous faire pointer ? « Homeland » n’est pas une série d’action sur des hommes qui explosent des bâtiments et des crânes, mais sur des hommes qui tirent à bout portant sur des cœurs et des âmes. « Homeland » est l’histoire pleine d’espoir d’une femme qui décide envers et contre tout d’aimer. Car l’amour est histoire d’espoir, car l’amour est constamment à sauver : car l’amour est bien le seul terrain sur lequel rien n’est joué.

 

      

       

 

Le nez de Sophie Calle

Paris, le 2 avril 2012

 

Il y avait ce papillon que j’avais coloré d’harmonieuses couleurs : violet, jaune, bleu ciel. Il m’avait valu les félicitations de la maîtresse ; Annie me semble-t-il. Il y eut cette cour de récréation imaginaire : labyrinthe, montagnes russes, femmes-parapluies et arcs-en-ciel. Là encore les compliments du professeur ; Monsieur Frey il me semble. Puis vinrent les constantes meilleures notes en dessin au collège : les fresques à l’encre de Chine, le palais arabe, le soleil couchant sur les moulins hispaniques, les femmes fatales carbonisées… Pendant qu’en expression écrite je cherchais la musicalité et atteignais un 18/20 avec Madame… (Comment s’appelait-elle déjà ? Elle portait des pantalons en velours beiges et devait probablement être lesbienne.) Une note qu’elle n’avait jamais octroyée en 20 ans de carrière. Oui, d’aussi loin que je me souvienne je n’ai pas recherché les bonnes notes mais j’ai constamment recherché la beauté.
Une de mes premières lectures choc, de ces livres qui me sont tombés des mains, fut le chef-d’œuvre de Mishima, le sublime « Pavillon d’Or ». En découvrant ce bonze obsédé par la beauté, préférant incendier le Pavillon d’Or, joyau de la culture nippone plutôt que de le supporter, j’appréhendais un des thèmes qui ponctuerait par la suite mes écrits : la beauté. Qu’elle se trouve dans ce texte, dans celui-ci ou celui-là, la beauté m’a constamment obsédé, la dessinant ou l’écrivant. Je me souviens de mon premier vrai groupe d’amis : la vérité est que je les ai approchés car je les trouvais beaux. J’ai toujours imaginé ainsi attirer le regard, toujours préféré être le moche parmi les beaux que le borgne parmi les aveugles. Une certaine forme d’humilité, mais surtout de mal-être rassuré par cette idée qu’avec ma personnalité assez forte je pouvais me faire apprécier. L’imbrication compliquée d’un point de vue optimiste dans un raisonnement dépréciateur. Car oui, ce que l’on retient dans la phrase précédente est que je me trouvais laid. Alors que je ne l’étais pas.

 

Lorsque je retombe sur des photos de moi au lycée, je suis à chaque fois surpris que ce garçon soit moi. Je me trouvais tout sauf beau à l’époque, et pourtant force est de constater que je n’étais pas si mal que ça. Ça ne manquait même pas de poils car j’en avais. Mais je les rasais. Je rasais tout cherchant à annihiler tout ce que j’étais. Alors que dans tout ce que j’étais se situait ma vraie beauté. Mes complexes m’ont alors tout gâché, car si j’avais été mieux dans ma peau j’aurais pu tout chopper.
« Brad Pitt je me le tape si je veux. » C’est une phrase que j’ai plusieurs fois dite à l’époque pré-coming-out où je sautais sur tout ce qui portait braguette. Et il faut dire que j’en ai connues de rutilantes, comme celle de ce sublime New Yorkais, Daniel, qui bien qu’il eut 24 ans de plus que moi avait donc le même âge que George Clooney et un physique en tous points supérieurs. Des amants aux visages et aux corps rêvés, je pouvais en aligner jusqu’à en crever, j’avais assez confiance en moi pour les enchaîner, mais jamais assez pour qu’on s’attache à moi. Je ne comptais alors que sur mon audace et ma personnalité, jamais sur mon physique : jusqu’alors pour moi il n’avait jamais pu compter.

 

 

Quand elle eut treize ans, les grand-parents de Sophie Calle décidèrent de lui faire refaire le nez, cela sans trop lui demander son avis. La décision fut finalement prise par le chirurgien esthétique lui-même qui se suicida deux jours avant l’opération. Lorsque M. me confessa l’autre soir qu’un chirurgien esthétique aurait de quoi faire entre ses joues trop joufflues et son grand nez, je ne vis que ce dernier : son nez imparfait qui rendait son visage si parfait. Si on lui ôtait son nez comme aux petits enfants on leur vole le leur d’un coup de pouce (« Rends-le-moi !! »), son visage perdrait très probablement de son charme et, très rapidement, de sa beauté. Le nez de M. comme celui de Sophie Calle et comme assurément le mien – dont je me suis souvent plaint – ont fait de nous ce que nous sommes. Ils nous ont poussés à nous scruter sous tous les angles dans le miroir, à parfois sourire d’une certaine façon, à ne pas accepter un tel angle de vue pour nos photos de profil Facebook… Des anecdotes par centaines qui mine de rien ont forgé notre mine. Des détails complexes qui dans un sens nous ont rendus parfaits. Alors oui, il y a le cas réussi de Liane Foly, celle qui d’un seul coup pourrait remettre en cause ma théorie. Mais si je vous disais que sans son second nez Liane ne serait probablement pas devenue imitatrice ? Alors vous feriez votre possible pour remonter le temps et pousser lui aussi au suicide son chirurgien esthétique.

 

« Mon petit Israélite. » C’est assurément le plus étrange nom dont m’ait affublé le Parfait. Certes, complètement saoul il était quand il me l’a donné, mais il était heureux ce soir-là. Et moi aussi j’étais heureux de recevoir un tel surnom en me faisant caresser le nez : mon défaut physique devenait qualité, et pour la première fois je devenais beauté. « I’m beautiful in my way », « We are beautiful in every single way », on a beau nous le chanter et nous le répéter, on a du mal à y croire. Tant que l’on n’a pas connu un de ces instants de films où celui qui nous plaît nous trouve parfait, alors on ne peut s’accepter. Je me souviens de cet épisode de « Friends » où Rachel reprochait à Ross de l’avoir critiquée sur un détail physique qui la complexait. Triste, elle lui avouait que même si celui en qui elle avait le plus confiance trouvait que son nez était imparfait, comment pouvait-elle elle-même avoir confiance en elle ? C’est pour cela que bien qu’il ait rompu, le Parfait me l’a laissé : cette confiance en moi qui, malgré tous mes défauts, fera que quelque part au fond de moi, je serai toujours beau.

 

Keep the lights on

J’aurais pu commencer ce billet par « A la différence de « Week-end », « Keep the lights on » se déroule sur neuf années ». Mais non, je traiterai ma première critique cinéma sur ce blog à la façon : sans enculage de mouches.

D’enculages il est question dans « Keep the lights on » – je vous préviens, je répéterai souvent le titre du film dans ce texte afin de bien vous le fourrer dans le crâne car il n’est pas facile à retenir ; moins que « Eternal Sunshine of the spotless mind » le fut en son temps, certes, mais tout de même – mais pas que (vous souvenez-vous quel était le début de la phrase ?). Il y est surtout question d’amour dans « Keep the lights on », car il est révolu le temps où l’on montrait les homosexuels au cinéma comme étant uniquement le meilleur ami de Julia Roberts, éternel second rôle nécessaire aux réparties comiques et emplumées. Non, à l’heure où Green Lantern va se marier avec un garçon, « Keep the lights on » parle d’amour, du seul, du bon.

« Cela fait combien d’années que tu es avec ton copain ?
– Neuf ans.
– T’as de la chance.
– C’est pas mon sentiment. »

Voilà à peu de choses près le dialogue qui m’a le plus touché de « Keep the lights on ». Celui qui envie pourrait être moi, admiratif des relations CDI lorsque moi-même je suis encore au RSA. Je sais bien pourtant que les longues relations peuvent être de quotidiens combats, et que la durée est forcément vécue différemment pour le couple que pour les environnants. Mais ce sont ces quotidiens combats qui nous rendent plu forts, nous font évoluer et nous rendent admiratifs les uns des autres, n’est-ce pas ?

De « Keep the lights on » je pourrais également parler des tchats téléphoniques gays des années 90 et ancêtres de Grindr, d’une prophétique mise en abîme sur les Teddy Awards, d’une effrayante scène de descente aux enfers que vient sauver une main tendue, mais ce serait trop vous spoiler et, chers camarades, on vous spoilent trop !
Je vous recommanderais donc uniquement de vous déplacer en salles voir ce beau film qui fait réfléchir entre autres sur la durée du grand amour, sur ses conséquences sur nous et la façon dont il faut simplement avancer. Ouais, rien que ça. (Et si vous vous y connaissez un peu en filmographie gay, c’est mille fois mieux que « Absent » qui avait raflé le Teddy Award à Berlin l’année précédente, c’est forcément mieux que le surestimé « Secret de Brokeback Mountain », mais désolé c’est moins bien que le magnifique « Week-end » sorti en début d’année). Bref, allez le voir ou j’éteins la lumière !

Pour en savoir plus sur le film, vous pouvez consulter la page Facebook de « Keep the lights on » (et même en devenir fan !).
Et vous pouvez aller voir le film ce week-end dans les salles suivantes :

  • Paris, MK2 Beaubourg
  • Paris, MK2 Hautefeuille
  • Strasbourg, Star St Exupéry
  • Rouen, Omnia République
  • Rennes, Ciné TNB
  • Nantes, Katorza
  • La Rochelle, CGR Olympia
  • Grenoble, le Melies
  • Brive La Gaillarde, le Rex

Et d’autres salles vont se rajouter car à partir de mercredi prochain vous pourrez voir le film dans les salles suivantes :

  • Le Mazarin, Aix en Provence
  • Le Palace Lumière, Altkirch
  • Les Enfants du paradis, Chartres
  • L’Ermitage, Fontainebleau
  • François Truffaut, Chilly-Mazarin
  • Studio Orson Welles, Amiens
  • Les Carmes, Orléans
  • Le Mélies, Villeneuve d’Ascq
  • Le Diagonal, Montpellier

(Merci à @Gregoire75010 de m’avoir fait confiance pour cette critique !)

Chopin pour l’éternité

Il m’arrive encore de rêver d’elle, comme si rien n’avait changé et que nous étions avant 1999.

Lorsqu’en 1979 Teresa eut un infarctus, ma mère, sa nièce, insista auprès de mon père pour l’héberger quelques temps chez eux. Une dispute dut alors éclater dans leur modeste appartement de la place des Fêtes. Mais, sang espagnol, sens des valeurs et parents peu présents dans leur vie durent être les raisons qui poussèrent Leonor et Christian à accepter d’héberger Teresa pendant quelques mois. Elle y resta pendant 20 ans.

Bien que très élégante voire même racée, Teresa ne fut jamais mariée. Elle perdit son prétendant en effet lors de la Guerre d’Espagne et – très discrète à ce sujet – sembla rester fidèle à sa mémoire durant toute sa vie. Elle était donc restée, ce qu’on appelle encore aujourd’hui, une « vieille fille ».
Dotée de peu de revenus, elle vivait avec son frère avocat, son épouse et leur fille dans l’immense appartement de la Calle Pelayo de Barcelone. Cette position la poussa quelque peu à aider aux menus travaux, la couture étant toutefois une tâche dont elle s’acquittait avec plaisir. Elle passait également le plus limpide de son temps à jouer du piano. Un piano droit que j’ai connu jusqu’à sa fin et dont le débarras nous cousît bien du chagrin. Rimski-Korsakov, Beethoven, mais surtout Chopin, elle fut assez talentueuse pour pouvoir les interpréter dans la salle barcelonaise du Licéo, équivalent de la parisienne Pleyel qu’elle troqua  pendant vingt ans pour notre salon. De Paris à Suresnes, de La Haye à Versailles, pendant vingt ans tous les après-midis Teresa cousit, reprisa, broda, pianota, effleura, toussa. Tout ça ? Toussa ! Car oui Teresa avait un insupportable tic : elle toussait sans arrêt. Et encore, « sans arrêt » n’est pas assez proche de la réalité. « Teresaaaaaa!!! », « Paraaaaa!!! », « Basta yaaaa!!! », criions-nous mes parents, mon frère et moi-même tellement cette toux nous tapait sur les nerfs. La nuit, le jour, incessamment, constamment, il était loin le temps où nous nous ménagions son cœur. Nos altercations le poussaient à battre et nos réprimandes maintenaient son esprit sans cesse éveillé. Ne pas la ménager lui rallongeaient les années : nous n’avions aucun doute sur cette rude méthode que nous appliquions en chœur. Comme lorsqu’à la fin des repas elle conservait les morceaux de pain entamés dans sa serviette – une vieille habitude adoptée durant la Guerre d’Espagne – et que nous nous mettions à lui dire « On n’est plus en temps de guerre ! » et qu’elle nous répondait « On ne sait jamais ce qui peut arriver demain ».

En choeur, la musique, toujours la musique à rythmer nos journées. « La Polonaise » de Chopin d’après-midis en après-midis de plus en plus éculée, les cordes du piano droit de plus en plus étirées. Mais à Noël et pendant les anniversaires l’instrument résonnait, la voix réconfortante de ma grand-tante entonnait les « villancicos » et « los peces bailaban en el río ». L’esprit festif à tout moment, il m’en reste dans les gènes évidement. L’esprit festif également à l’heure de coudre les déguisements. Ma tenue de Prince Saoudien ? C’était elle. Ma carapace en tissu de Tortue Ninja ? Encore elle. Mon turban de maharadja ? (Je m’arrête là ?) Une troisième grand-mère quand les autres n’étaient pas là. Car pour le coup je passais plus de temps avec Tía qu’avec Mamie ou Ama. Beurrer les tartines aux moineaux, veiller la nuit sur mon dodo, Tía fut pour moi la grand-mère qui n’eut pourtant jamais de petiots. Et pour cela je remercierai toujours mes parents de s’être disputés à son sujet un soir de 1979.

Elle s’éteignit doucement dans son sommeil un matin de 1999. Cela faisait plusieurs mois qu’un crabe la rongeait, et plusieurs semaines qu’elle ne se nourrissait plus. Je ne pensais pas qu’on pouvait rester aussi longtemps sans manger, aussi longtemps à lutter, à se battre, à s’alimenter uniquement des miettes de la vie. Comme si ses habitudes de résistante de Guerre d’Espagne l’avaient maintenu en vie jusqu’à la fin, comme si ses croûtons de pain rassis accumulés le long d’une vie étaient revenus pour la nourrir jusqu’à la fin. Pour la nourrir même quand elle ne pouvait plus parler, que son corps n’avait plus de forces pour articuler et que je ne comprenais pas ce qu’elle essayait de me dire. Bien qu’il suffisait que je regarde dans ses yeux bleus pour la comprendre, que je plisse légèrement les miens en souriant pour qu’elle me réponde de même tendrement.

Les fois où je suis repassé devant notre ancienne demeure versaillaise, j’ai eu cette pensée en regardant la fenêtre de la chambre où elle a dormi pendant dix ans, la chambre dans laquelle elle s’est éteinte lentement. J’espère que comme chez mes parents où par la suite son portrait est tombé, elle s’amuse un peu à effrayer les nouveaux résidents, qu’elle reste blagueuse à faire jouer le piano, recoudre tout seuls des vêtements, à tousser dans l’escalier joyeusement. Car vous ne pensiez tout de même pas que nous allions nous quitter avec elle sur une note triste ? Oh ! Regardez derrière vous ! Trop tard, elle s’est envolée. Partie avec les notes étoilées de Chopin pour l’éternité.

« Basta ya! »